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LBO ou comment les fonds d’investissement accélèrent la déstructuration des rapports sociaux

mardi 4 août 2009 par Colette B (Attac 63)

Le déferlement sur l’Europe des fonds d’investissement privés correspond à une deuxième étape dans le déploiement du capitalisme financier. La première étape s’est effectuée en France à partir de 1986 à l’occasion des politiques de privatisation menées par les gouvernements successifs. La propriété du capital des grandes entreprises et banques publiques a été transférée à des investisseurs institutionnels (fonds de pension, fonds mutuels ou OPCVM et sociétés d’assurance). Elles sont devenues des sociétés cotées au CAC 40, contrôlées à hauteur de 45% par des investisseurs institutionnels essentiellement américains et européens.

Les fonds d’investissement « privés », c’est-à-dire concernant des entreprises non cotées en bourse, ou « private equity funds », constituent une nouvelle catégorie d’investisseurs. Ils s’attaquent principalement aux PME, soit l’essentiel du tissu industriel et de l’emploi dans notre pays. L’argent de ces fonds d’investissement provient de riches individus, d’autres fonds d’investissement, d’investisseurs institutionnels et de crédits bancaires. Le LBO ou leveraged buy-out (« endetté avec effet de levier ») est l’un de leurs montages financiers favoris. Les acheteurs apportent très peu de leurs propres capitaux. Ils se regroupent au sein d’une société sans activité, dite « holding », créée spécialement pour détenir les actions de la société dite - à juste titre - « cible ». D’une part, la holding reçoit les capitaux des nouveaux acquéreurs (parmi lesquels généralement le management et parfois les salariés). D’autre part, elle emprunte l’essentiel des capitaux de manière à ce que les remboursements du crédit correspondent aux dividendes futurs que la société cible sera en mesure de verser à la holding. C’est donc la société cible qui remboursera les emprunts et paiera donc son propre rachat en 5 à 8 ans.

C’est en France que la croissance de ces opérations est la plus élevée en Europe continentale. Il y aurait désormais 1200 entreprises - et plus de 800 000 salariés - sous LBO selon l’AFIC (l’Association Française des Investisseurs en Capital), soit un marché multiplié par huit en dix ans. En 2006, le nombre de transactions supérieures à 1 milliard d’euros a doublé par rapport à 2005 (PagesJaunes, TDF, Europcar, Materis, Orangina, Cegelec, AXA Re et SPIE).

Quelles sont les raisons de ce déferlement des opérations de LBO ?

- Rentabilité exceptionnelle : la rentabilité des fonds propres investis peut atteindre des niveaux extrêmement élevés, allant jusqu’à 50 % !

- Fiscalité complice : La fiscalité actuelle favorise ces opérations car les intérêts payés au titre de l’emprunt sont considérés comme des charges et, en tant que telles, viennent réduire l’impôt sur les sociétés. Par ailleurs, la fiscalité applicable sur les plus-values est très basse.

- Opacité : Les entreprises concernées n’étant pas cotées, ces opérations échappent aux règles de transparence du marché boursier.

- Transmission des entreprises : Un grand nombre de chefs d’entreprises arrivent à l’âge de la retraite et rencontrent des problèmes de succession. Leurs entreprises constituent des proies attrayantes pour les fonds privés alors que les reprises par les salariés ne sont pas favorisées par l’environnement juridique et fiscal.

- Restructurations : Les grands groupes cherchent à se concentrer sur leur « coeur de métier » pour améliorer leur rentabilité. Ils sont amenés à vendre sous LBO les activités considérées comme périphériques.

- Opportunité pour les banques : Ces opérations permettent aux banques, en tant que prêteuses, d’accroître leur rémunération (commissions de montage…).

- Les financiers disposent en ce moment de liquidités très abondantes, notamment en raison de la croissance rapide des profits. Les sociétés du CAC 40 ont réalisé en 2006 plus de 100 milliards d’euros de profit, dont plus de 40% ont été redistribués aux actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions.

- Les taux d’intérêt sont à des niveaux historiquement bas ce qui permet aux fonds d’investissement privés de lever des capitaux à bon marché. - Les fonds d’investissement privés utilisent avec beaucoup d’habileté les innovations financières récentes pour rehausser la rentabilité de leurs opérations : par exemple la « titrisation », technique qui permet de se débarrasser d’une dette en la vendant sur le marché à d’autres investisseurs.

Quelles conséquences pour les salariés et l’ensemble de la société ?

Le LBO n’est pas nécessairement une technique à rejeter et peut, par exemple, être utilisé pour une reprise de l’entreprise par les salariés (RES). Mais les opérations de LBO sont essentiellement pratiquées par les fonds d’investissement privés dans un but purement spéculatif.

1/ Le mécanisme de LBO génère de la fragilité. Les investisseurs guettent le moment où ils pourront vendre l’entreprise plus chère qu’ils l’ont acquise. Mais la sortie d’un LBO est souvent un autre LBO. D’opération en opération s’accroît la pression sur l’activité de l’entreprise qu’il n’est plus possible de penser en termes d’investissements à long terme, de formation des plus jeunes, de maintien dans l’emploi de populations considérées comme moins performantes ou moins adaptables… En fait de soutien aux entreprises, le rachat sous LBO exacerbe les pratiques de management et de gestion les plus opposées à un réel développement de l’entreprise. Les fonctions reines de l’entreprise deviennent celles qui permettent des gains à très court terme, par exemple le marketing.

2/ Le mécanisme de LBO rend structurelle la concurrence entre salariés. On sait que le néolibéralisme considère déjà les licenciements, au-delà de tout motif d’ordre économique, comme une source d’accroissement de la rentabilité. Il est vrai que la course "aux dividendes" et au "cash" existe aussi dans les entreprises cotées en bourse et/ou menacée par une OPA. Mais le mécanisme de LBO génère une double contrainte : dégager de la trésorerie pour faire face au remboursement de l’emprunt tout en conservant un potentiel important pour permettre une revente à un prix élevé.

- Les ressources sont accaparées par les échéances d’emprunt et laissent peu de place à l’investissement tant industriel qu’humain. Les salariés sont mis sous pression permanente de productivité au détriment des conditions de travail, de la construction d’objectifs communs, de l’exercice de la solidarité.

- Le management, associé à la holding, a tout intérêt à accepter le maximum de pression sur l’activité puisque ses propres revenus d’actionnaire en dépendent. Ils peuvent même être « gagnants » une deuxième fois s’ils sont rémunérés à hauteur des sacrifices qu’ils parviennent à imposer aux autres salariés.

- Les salariés qui ont acquis une participation au capital se retrouvent dans la position impossible d’être eux-mêmes les demandeurs de la pression qu’ils subissent. Ils gagneront financièrement comme actionnaires ce qu’ils perdront comme salariés. Mais à quel prix pour leur santé ou pour l’intérêt du travail ? A quel prix aussi pour la société tout entière dont les rémunérations sont tirées vers le bas, la revendication d’augmentation générale des salaires laissant place à une individualisation accrue.

L’objectif prioritaire est donc d’enrayer la vague de rachats d’entreprises dans le cadre de ce système et de réintroduire des règles dans les entreprises déjà sous LBO.

Des solutions alternatives doivent être proposées et mises en oeuvre :

- Reprises d’entreprises sous forme de SCOP avec la gestion démocratique qui en découle.

- Développement de la démocratie salariale dans les entreprises avec, en particulier, l’accroissement des prérogatives des comités d’entreprise. Les plans de reprise proposés par ces derniers doivent être pris en considération en priorité.

- Obligation faite aux banques de contribuer à la pérennité des entreprises, dans le cadre d’une relation de long terme. Instauration de règles prudentielles strictes (avec des pénalités élevées) dissuadant les banques de financer des opérations de LBO.

- Développement d’un « pôle financier public » pouvant assurer la reprise des entreprises menacées par les LBO spéculatifs. Cette politique pourrait contribuer à promouvoir une logique de développement des entreprises fondée sur des objectifs économiques, sociaux et environnementaux.

- Renforcement des dispositifs publics de sécurisation du capital, assortis de garanties en termes d’emploi et de développement local des activités.

- Réforme de la fiscalité des sociétés et des personnes. Fiscalité des revenus et non des plus-values pour les sociétés de capital risque (33% au lieu de 16%). Remise en cause de la baisse de l’imposition sur les revenus des titres de participation qui ne sont pas de vrais investissements à long terme.

- Modifier la politique de la Banque Centrale Européenne pour rendre son refinancement des banques plus sélectif. Favoriser le financement des opérations productives respectueuses des critères sociaux et environnementaux et dissuader les opérations spéculatives. La BCE lutterait ainsi contre les dégâts sociaux des opérations de type LBO et casserait un des mécanismes centraux de l’instabilité financière, à savoir les prises de risque excessives des acteurs financiers.

La crise financière actuelle, issue du secteur de l’immobilier à risque aux Etats-Unis (subprime), s’est propagée à tout le capitalisme financier international, et notamment aux opérations de LBO, d’où l’urgence d’une reprise en main radicale de la finance internationale par les autorités publiques.

Le texte complet de 18 pages, paru le 11 février 2008, est disponible sur le site d’Attac


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