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Des idées pour agir

Eau : la révolte des habitants de Ben Smim

jeudi 29 octobre 2009 par Spirale

Ben Smim : pour qu’on n’oublie pas... à qui appartient l’eau.

La révolte des habitants de Ben Smim dure depuis huit ans. Depuis 2001, les habitants de ce petit village du Moyen-Atlas refusent de céder leur seule richesse, leur eau. Ce combat les a rendu célèbres. D’habitude, on ne parlait du Moyen-Atlas que pour compter les morts annuelles d’enfants chaque hiver à cause du froid ou encore de femmes au moment de l’accouchement [1]. Cette région synonyme d’exclusion, d’isolement, de population pauvre et d’absence du minimum vital des infrastructures sanitaires, scolaires et routières. Grâce à cette bataille pour l’eau, la région est sortie de l’anonymat.

Le village et son combat…

Ces villages ne connaissaient rien du développement humain que chante le pouvoir [2]. Jusqu’au jour où un projet estampillé développement humain vient pour leur prendre la seule richesse qu’ils ont. Une richesse qui est au centre de leur vie et de leur survie, l’agriculture vivrière et l’élevage, deux seules activités développées dans la région.

Le centre urbain le plus proche du village de Ben Smim c’est Azrou, 6 km les séparent. Le village compte 3000 habitants, tous travaillent dans l’agriculture et l’élevage (5000 têtes entre bovins et caprins). Des activités qui se basent totalement sur l’eau. Une richesse en chute dans la région comme un peu partout au Maroc, du tiers depuis les années 60 [3]. Une situation qui a poussé les villageois à organiser un système d’alternance pour rationaliser l’usage de l’eau.

2001 sera l’année de l’arrivé au village d’un investisseur étranger représentant de l’entreprise « Euro-Africaine des eaux », il prétend avoir toutes les autorisations nécessaires pour profiter d’une partie de la source d’eau du village. Son projet était de créer une usine pour l’embouteillage de l’eau de la source et la commercialiser au Maroc et possiblement dans le monde.

La réaction de la population ne s’est pas fait attendre. Les habitants se sont battus pour défendre leurs droits et ce malgré la politique de la carotte et du bâton poursuivie par les autorités locales. Preuve de cette combativité : le projet a été retardé. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, la production n’a pas toujours commencé malgré les intimidations, les arrestations, les poursuites judiciaires surtout chez les jeunes du mouvement. Six d’entre eux sont toujours poursuivis, ils ont fait appel du jugement de Première instance qui les a condamnés à trois mois de prison avec sursis et à des amendes totales salées de 70 000 DH.

Aujourd’hui, les habitants de ce village ont besoin de notre soutien pour invalider ces jugements injustes, ainsi que pour dénoncer la criminalisation en cours de toute tentative de défense des biens et des richesses publiques, tels que l’eau.

Grâce à Ben Smim

Les habitants de Ben Smim ont pu ouvrir un débat public inédit au Maroc. Un débat qui touche tous les citoyens marocains et même tous les citoyens du monde : à qui appartient l’eau ? Qui a le droit de décider de la façon de gérer l’eau ? Les habitants ? La Commune rurale ? Le ministère de l’Intérieur ? L’Etat ?

Autre question importante : Est-ce que une autorité, n’importe le périmètre et les prérogatives dont elle dispose, a le droit de vendre une partie de la source d’eau (60% dans le cas de Ben Smim) sans consulter les habitants, sous prétexte que cette partie « appartient » à cette autorité et que les habitants ont les 40% restants ?

Est-il concevable d’arracher la seule source de (sur)vie d’une population pour la transformer en eau en bouteille destinée à des consommateurs illusionnés que l’eau en bouteille est bien meilleure que l’eau du robinet ?

Est-il rationnel d’exporter une matière première à partir de régions, où cette richesse se fait de plus en plus rare vers des régions plus riches en ressources d’eau ? Le cas du Maroc est édifiant. Le pays est un grand exportateur vers l’Europe d’agrumes et de tomates qui se composent de plus de 80% d’eau ! [4]

Une autre question vitale jamais posée au Maroc auparavant : Peut-on considérer l’eau comme marchandise ? Doit-elle se soumettre à la loi du marché ? Celui qui paye peut-il en avoir tant qu’il en veut et en faire ce qu’il veut, alors que celui qui ne peut pas payer n’y aura pas accès ?

Malgré le quasi embargo médiatique, malgré les articles maladroits voir malintentionnés qui contenaient des informations biaisés, les habitants de Ben Smim ont réussi à mettre les questions ci-dessus sur la place publique. Ces questions qui doivent normalement interpeler tous militant pour les droits humains, tout militant pour la justice sociale, tout avocat, tout universitaire, tout journaliste…honnête. Des questions dont les réponses décideront de notre sort ainsi que celui des générations futures.

Ben Smin a souffert de solitude ! Outre les quelques formes de solidarité entreprises par des associations nationales et internationales (ACME, ATTAC, …), les habitants étaient seuls face à leur destin. Un peu à l’image de ce que souffrent toutes ces « poches de résistance » spontanées qui apparaissent de temps à autre au Maroc. Des résistances face au courant libéral dévastateur. Un courant auquel adhèrent totalement nos dirigeant. Ils font même de l’excès de zèle, en se montrant plus libéraux que leurs maîtres. La vente des services et des richesses publics s’accentue.

Les sources d’eau n’échappent pas à cette vente à la criée. Le marché de l’eau en bouteilles explose. Des holdings marocains et étrangers se partagent ce juteux gâteau. Les sources de Sidi Ali, Oulmés, Ain Atlas (groupe Holmarcom, famille Bensaleh), Sidi Hrazem, Ain Saiss (groupe ONA à travers la marque Danone, famille royale), Ain Soltan (groupe Ynna Holding, famille Chaâbi) et dernièrement l’eau de la ville de Chaouan vendue à Water Mineral Chefchaouen.

Cette large offensive sur l’eau et l’expropriation de ces richesses naturelles en général représentent un danger pour notre sécurité et souveraineté. Le monopole que commence à exercer les entreprises sur l’ensemble des phases de traitement, distribution, contrôle et distribution de l’eau, pourrait être dangereux sur le long terme. Ces entités disposeront de l’expertise et d’informations exclusives pour pouvoir gérer cette matière vitale. De cette manière, elles pourront imposer leur logique, la seule, celle du marché qui obéit aux diktats du profit.

M.Jawad & M.Salah (Membres d’ATTAC Maroc)

El Jadida, octobre 2009

[1] Le taux de mortalité maternelle au Maroc est très élevé, il est de 240 par 100 000 accouchements. Les OMD sont à 50 par 100 000.

[2] Le roi Mohammed VI a lancé en 2005 l’INDH (Initiative nationale pour le développement humain). Objectif : réduire la fracture sociale au Maroc. Pour un bilan critique, lire sur le site d’ATTAC Maroc : « Maroc : Développement humain, beaucoup de bruit pour rien », par Mimoun Rahmani.

[3] A l’instar des autres pays de la région MENA (Moyen Orient et Afrique du Nord), le Maroc connaît un recul important dans ses ressources hydrauliques. Ceci est dû aux changements climatiques causés par les EGS (émissions de gaz à effet de serre) des industries des pays du Nord dans leur course vers une croissance économique à l’infini. Cette situation provoque des déséquilibres écologiques dont sont victimes essentiellement les populations du sud. Cette injustice s’ajoute à l’injustice militaire, économique et sociale. Pour plus de détails, voir : "Dette écologique, qui doit à qui ?" Publications du Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers-Monde France-2003.

[4] Sources : « L’eau dans les aliments » sur le site : http://www.azaquar.com


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